Jeunesse·Partenariats

La Fabrique de Doute de Paolo Bacigalupi.

Je tiens à remercier les éditions Au Diable Vauvert et Anaïs pour m’avoir permis de découvrir ce livre, qui s’est révélé une très agréable surprise.

Paolo Bacigalupi est un auteur américain qui a déjà été primé à de nombreuses reprises, félicité pour son œuvre, variée et ciblant toutes les tranches d’âges de lecteurs. Je lis très peu de romans policiers, encore moins les contemporains, plus amatrice du Who dunnit ? (les classiques : Arthur Conan Doyle, Gaston Leroux, Agatha Christie). J’ai donc découvert cet auteur avec ce roman, plutôt destiné pour un public jeune-adulte.

Le livre objet est une réussite, encore une fois. Il est très identifié polar/thriller visuellement, ce qui ne reflète pas forcément l’intrigue, même s’il est effectivement question de la traque d’un criminel. Le logo de la maison d’édition (un diable), en fin d’ouvrage rend vraiment bien et je trouve que c’est quelque chose de plus, une identification de l’objet qui le fait appartenir à une « famille » d’ouvrages. C’est un format pratique, tout comme le premier livre que j’avais pu recevoir de cette collection, puisque ce ne sont pas les mêmes dimensions que le Grand format de chez Gallimard Jeunesse, relativement encombrant et fragile (le dos se craque terriblement vite). Un livre de 456 pages, qui coûte 19,50€.

Alix a une petite vie bien tranquille, bien réglée, élève dans une prépa de renom à laquelle tout un chacun n’a pas accès, propriétaire d’une petite Mini grâce au généreux salaire de papa… Une jolie maison et une jolie piscine. Un frère un peu délinquant, autour duquel il faut serrer la vis, mais passe encore… Une poupée bien éduquée. Pourtant, le jour où un mystérieux jeune homme noir débarque dans sa vie, l’écran pacifiste se fissure et il devient difficile de tout accepter comme tel, sans se poser de question… Car le Doute n’est-il pas le premier destructeur de la sérénité ? Et, au juste, quel est le travail de papa ? Pourquoi est-on si riche ?

La première chose qui frappe, c’est l’écriture. Avec les livres que je lis pour les cours, je suis de plus en plus amenée à prendre du recul sur la traduction et ça devient presque un automatisme pour moi. Traduit Patrick Marcel, j’ai trouvé que dans ce livre l’anglais se sentait énormément derrière la structure des phrases, on retrouve le rythme ternaire familier à la langue, la redondance (ici, non péjorative) du pronom « elle » qui sert énormément à l’aspect voyeur/proie que les premiers moments du livre veulent délivrer. Autant de bons points dès le commencement !

J’ai adoré le prologue, il plonge directement le lecteur dans une ambiance malsaine, voyeur complice du voyeur lui-même, une mise en abyme dérangeante et en même temps terriblement intrigante. Pour qui prendre parti, on ne sait pas vraiment. Les méchants ainsi désignés ? Les vengeurs ainsi proclamés ? On voit cette famille se démanteler petit à petit, découvrant que tant de secrets les séparent que tout n’est que façade, au final. Mais le livre pose une question plus profonde : cherche-t-on réellement à savoir ? N’est-on pas bien installés dans cette routine rassurante, confortable ? Veut-on VRAIMENT savoir ?

« Le langage est la façon dont on pirate le cerveau des autres. C’est la façon dont on leur fait voir les choses de la façon dont on veut qu’ils les voient. »

Le personnage du père de l’héroïne est très intéressant, on sent tout de suite qu’il cache mille et uns secrets, qu’il n’a rien de l’employé modèle. L’argent qu’il gagne ne tombe pas du ciel, il est bel et bien sale… Tout le livre ne repose pas sur une intrigue surprenante, on voit le tout venir, mais ce qui est important c’est notre propre remise en question : comment aurait-on réagi, nous ? Aurait-on, à leur place, le courage de tout abandonner afin de vivre avec une conscience apaisée ? Ou préfèrerait-on le luxe qu’offre le fait de fermer les yeux ? La bulle de perfection qui plonge l’héroïne dans un cocon au début de l’histoire se brise peu à peu et c’est un régal de voir tous ces petits bouts de mur chuter les uns après les autres, prendre conscience avec elle que sa vie, sans être l’égal du Truman Show, n’est quand même pas très loin d’un ramassis de faux-semblants et d’hypocrisie assumée.

Pour cela, l’écriture de l’auteur est vraiment un régal, mêlant psychologie, réalisme et gardant la sauce hollywoodienne qui sait donner au lecteur les scènes d’actions rocambolesques qu’il aime. Les descriptions, les narrations et les dialogues, tout semblait le fruit d’une conspiration étouffante et omniprésente. A certains moments, ce n’était pas sans me rappeler Erin Brockovitch, seule contre tous. On ne cherche pas à accuser toute l’économie des grandes firmes… Simplement à sensibiliser, à pousser à être vigilant, en donnant au lecteur une histoire démesurée afin de mieux faire passer le message. Je me suis d’autant plus sentie intéressée par le sujet que, diabétique de type 2, je prends des cachets qui ont eu, au fil des années, des effets secondaires, qui peuvent assurément nous dégoûter de cette production qui vous empoisonne plus qu’elle vous soigne… Il en est de même lorsque, malade coeliaque, vous cherchez à manger sans aliment modifiés… Mission impossible à moins de cuisiner soi-même, et très bonne raison de devenir méfiant quand on voit ce que l’industrie alimentaire est capable de fourrer dans un paquet de fromage râpé.

Enfin… Pour en revenir aux personnages, ils m’ont tous conquise, du plus pourri aux principaux, ils étaient exactement comme je les aimais : faillibles, hésitants, puis mordants et passionnés. J’ai beaucoup aimé la narration du point de vue d’Alix, mais je n’ai pas trouvé dénué d’intérêt de disposer également de celles des ennemis ; on les découvre imparfaits, encore amateurs, pas intouchables, ce qui les rend d’autant plus réalistes et donc identifiables.

Évidement, j’ai adoré Alix, une héroïne comme je les aime. Ce n’est pas un personnage immature qui ne pense qu’aux garçons, au vernis à ongles et à la future fête d’untel… Elle a une vie confortable, elle l’admet ; elle n’en est pourtant en rien prétentieuse, parfois même cela la gêne. Et puis il y a son petit côté geek/intellectuelle. Quand elle commence à mener ses recherches jusqu’à deux heures du matin, absorbée dans un monde nouveau de connaissances qui ne résonnent qu’en elle. Je me suis beaucoup identifiée à elle ; elle avait des allures d’Hermione Granger, de Rory Gilmore. Une combattante, par les livres/le savoir. Les évènements l’endurcissent et puisque elle représente une victime collatérale, elle en prend vraiment pour son gré. Mais même dépourvue de la protection de son monde doré, elle parvient à se défendre et à garder la tête haute, tout en entendant la vérité et en sachant prendre du recul. Elle n’était pas obligée de prendre parti, elle aurait pu être la poupée barbie qu’est sa mère… Et au final, elle met la connaissance et l’humanité, si ce n’est l’humanisme au dessus de tout… Alix m’a d’ailleurs beaucoup fait penser à l’héroïne d’Inaccessible, ce qui n’est pas sans révéler une certaine continuité dans la collection de l’éditeur. Mon personnage préféré est son frère, Jonah qui, pour le peu qu’il apparaît, met bien du challenge à tous les personnages.

J’ai trouvé le dernier quart du livre encore meilleur que le reste, bourré d’actions et de rebondissements. La fin m’a particulièrement plu… Invitant à l’imagination, dangereuse, laissant la porte ouverte ou pas à une suite… Et surtout, permettant de revoir des personnages auxquels on s’était attaché. Je n’ai pas ressenti les dernières pages comme un au revoir, mais plutôt comme un retour à la maison, retrouvant sa famille après une absence.

Je pense me tourner plus en avant vers la biographie de cet auteur, en espérant que la traduction de ses autres ouvrages était autant réussie. Son tout premier romans, notamment, me donne très envie, très récompensé, notamment par le Prix SF des blogueurs en France : La Fille automate, paru en 2009 et publié en France en 2012 chez Au Diable Vauvert, et disponible au format poche chez les éditions J’ai Lu.

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